Octobre

Il faisait trop froid pour qu’elle survive, elle s’était trompée de saison. Elle aurait dû naître plus tôt ou mourir aussitôt, mais elle s’accrochait.

Sa main rampe sur l’oreiller, timide. Frôle l’épaule, qui frémit, se tourne et lui montre le dos. La main dessine en l’air une arabesque désemparée. Retourne sous l’oreiller.

On l’entendait parfois dans la cuisine, parfois dans la salle de bains. Parfois, plus agaçant encore, dans la chambre à coucher.

Au bout de trois jours elle se dit qu’elle finira bien par mourir. Elle range les fruits dans le frigo, enveloppe le pain dans un torchon à carreaux, essuie les miettes aussitôt après le petit déjeuner.

Quatre jours plus tard elle était encore là.

La bouche s’ouvre, à la recherche d’un coin de peau où se poser. D’un frisson la nuque se dérobe.

Les petits matins ont un goût de pierre dans l’estomac, de vide aussi.

Le cinquième jour pesait lourd, le vrombissement se faisait plus présent.

« Je crois qu’elles sont deux »

C’était fort possible. Ou alors elle avait la capacité d’être partout à la fois et de vous suivre de pièce en pièce voire d’anticiper vos déplacements, du couloir de l’entrée jusqu’à la salle à manger.

Les bras s’ouvrent, sur une étreinte qui ne dure pas. Il fait trop chaud et c’est le creux le plus sombre de la nuit. Elle se retourne. Le ventre collé aux reins de l’autre, elle respire dans son cou en espérant que son souffle ne va pas l’agacer.

Le dixième jour elle en trouva une morte par terre près du radiateur de la salle de bains. La température extérieure était descendue à 5°C. Ce jour-là elle resta au lit toute la journée. En imaginant sauter par la fenêtre. Ou s’ouvrir les veines dans son bain. Ce serait très beau, tout ce sang, l’eau qui rougirait. Mais pour s’ouvrir vraiment les veines il faut tailler profond. Elle pensa au couteau à viande dans la cuisine, à la lame si bien effilée. Il faudrait y aller d’un grand, coup, décidé. Elle se trancherait le poignet fermement, la main pendrait lamentable dans l’eau du bain.

Elle n’aime pas trop avoir mal.

Le lendemain matin le vrombissement était dans la chambre. Elle fut réveillée par les frôlements sur sa joue, sur sa bouche, elle la chassa, de gestes agacés de la main, s’enfouit sous les draps, finit par jaillir du lit, ouvrit grand la porte et la fenêtre, la traqua, l’aperçut finalement dans l’encadrure près du lit, prit un livre pour l’assommer, la vit disparaître.

« Je crois que je l’ai eue ».

« Pourquoi tu t’acharnes, ce n’est pas si grave. Moi ça ne me dérange pas »

Elle retourna sous les draps, les mains et les pieds gelés. Tendit le visage pour se réchauffer contre la poitrine de l’autre, le vrombissement reprit.

Elle était encore là.

Le douzième jour, à l’heure du déjeuner, elle mangea toute entière sa pierre dans l’estomac. Regardait le visage de l’autre en se demandant à quel moment son regard avait changé.

« Tu n’as pas changé pourtant ».

« Je n’ai pas de solution. C’est un cercle vicieux ».

lorsque l’autre se leva pour quitter la pièce, elle tendit la main vers elle pour l’attirer, en vain. Encore une fois l’étreinte fut vaine.

Elle resta seule assise à la table en bois en repensant à l’eau rougie du bain. À quel point ça faisait mal ou pas.

Elle était près de la fenêtre juste au-dessus du radiateur, rampant sur la vitre embuée, entre le chaud du dedans et le froid du dehors, cherchant une issue.

Elle se leva et se dirigea vers la fenêtre, saisit un torchon au passage qu’elle claqua sur la vitre. Ramassa le cadavre, le mit à la poubelle.

« Ça y est, je l’ai tuée »

« C’est arrivé où? »

« Dans la cuisine, à l’instant. »

« Elle devait être bien faible, depuis tout ce temps… »

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